L’objet de cette entrée est de déterminer quelle est la visée, ou plutôt quelles sont les visées du système scolaire. En effet, je me suis souvent demandé quelle était le rôle du système scolaire, et je vais tenter de montrer en quoi des éléments du système scolaire démontrent que ce dernier n’a pas un but unique. On distinguera ici trois fonctions du système scolaire que je nomme fonction formatrice, fonction culturelle et fonction sélectrice.
Il apparaît tout d’abord que le système scolaire vise à former les élèves en leur donnant un socle de connaissances qu’ils seront amenés à utiliser dans le cadre de leur métier ou dans la vie quotidienne. C’est la fonction formatrice. Le but des filières ou enseignements de spécialité est de se rapprocher des enseignements dont l’élève aura besoin dans le cadre de son futur métier. On peut justifier l’existence d’un enseignement généraliste jusqu’à un certain point par la nécessité de découvrir différents domaines avant de faire un choix.
Cependant, cela ne suffit pas à expliquer qu’on enseigne aux élèves des connaissances théoriques pourtant peu utilisées dans le monde professionnel. En effet, le système scolaire a à mon sens deux autres fonctions. Le système scolaire a aussi pour but de donner aux élèves une culture générale pluridisciplinaire considérée comme nécessaire. Cela correspond à la fonction culturelle. Cette culture générale a des vertus utilitaires. En effet, étudier les maths et les sciences peut permettre d’acquérir une démarche et un raisonnement scientifiques qui sont utiles dans les sciences humaines ou la vie en général, de même que les sciences (SVT, physique) permettent de connaître les lois de l’univers et de l’évolution, de ne pas croire les théories du complot, et qu’étudier l’histoire-géo permet de connaître le passé pour ne pas en reproduire les erreurs, d’être un citoyen éclairé etc. Cependant, l’idée qui sous-tend la perpétuation de l’enseignement de cette culture générale est celle qu’il est beau d’acquérir des connaissances sans but utilitaire, simplement pour la beauté d’une connaissance acquise pour elle-même, et peut-être aussi pour être au fait des avancées de la connaissance humaine et ainsi se sentir membre de la communauté humaine. Cette idée est notamment évoquée par Aristote, qui désigne par le terme d’« activités libérales » celles qui n’ont pas de but autre que la connaissance.
Enfin, le système scolaire a une fonction classante. En effet, les enseignements dispensés dans l’enseignement scolaires s’adaptent en partie aux attentes de l’enseignement supérieur. Or, dans le supérieur, certaines matières sont étudiées bien plus que ce qu’exige le futur métier de la plupart des élèves. Cela s’explique en partie par la nécessaire culture générale, mais aussi par le fait que ces matières sont utilisées comme un outil de sélection. Ainsi, en classe prépa scientifique ou économique et commerciale, on étudie beaucoup les maths alors qu’un grand nombre d’élève qui devient commercial ou ingénieur-manager aura peu besoin de ces connaissances dans son métier (et aura certainement oublié le programme au bout de quelques années). On peut penser que si un grand nombre d’élèves oublie vite ce qu’il vient d’apprendre, c’est la preuve que le système scolaire ne remplit pas correctement son rôle, mais c’est en fait plus complexe : il ne remplit pas les fonctions formatrice et culturelle, mais remplit sa fonction classante. Les élèves ont bien été sélectionnés sur leurs capacités d’apprentissage et de compréhension à un instant donné, même s’ils les oublient après. Cela vaut aussi pour le concours de première année de médecine (PACES) : on peut arguer qu’il n’a aucun intérêt pédagogique, car les élèves apprennent par cœur un lot d’informations qu’ils oublient certainement très vite, et pourtant ce concours est maintenu pour l’instant parce qu’il fonctionne pour ce qui est de la fonction classante (il permet de trier les élèves sur leur capacité à apprendre un grand nombre d’informations en très peu de temps).
Ainsi les notes ont-elles aussi un rôle multiple répondant au rôle multiple du système scolaire. En effet, face aux critiques contre les notes qui leur reprochent de trop stresser les élèves, on répond souvent que c’est un effet de bord, alors que la fonction véritable des notes est d’indiquer aux élèves quel est leur niveau et de leur permettre de savoir sur quels points il leur reste des progrès à faire. La note serait une simple indication, sans enjeu. Cependant, la note est aussi utilisée pour la sélection des dossiers dans le supérieur ainsi que dans le contrôle continu (notamment dans le cadre du nouveau bac). Ainsi, l’argument précédemment évoqué n’est pas totalement vrai : au-delà d’une indication, la note vise déjà à classer, et chaque contrôle peut être vu comme un mini-examen de sélection pour l’étape suivante du cursus. En considérant les évaluations, on peut donc voir le système scolaire, au choix comme ce qui vise à former les élèves en leur indiquant régulièrement quels points ils maîtrisent et sur lesquels ils ont des difficultés pour leur permettre de se former au mieux, ou comme une antichambre de l’enseignement supérieur, constituée d’épreuves de sélection récurrentes et dispensant des enseignements en vue de préparer ces épreuves.
Pour conclure, il me semble que la difficulté à réformer le système scolaire provient partiellement de sa fonction trinitaire : former, cultiver, classer. Cependant, il faudrait approfondir un peu plus cette réflexion pour voir dans quelle mesure ces trois fonctions peuvent entrer en conflit, mais on peut déjà penser que pour remplir la fonction classante, il faut donner beaucoup de choses à faire en peu de temps pour voir qui réussit et qui ne réussit pas, tandis que pour former les élèves au mieux, il vaudrait mieux donner un nombre de choses à apprendre plus réaliste.